Pour connaître une ville, il faut savoir découvrir son intimité. Elle se révèle la nuit.
Je n’arrivais pas à dormir en ce samedi soir. Un sentiment diffus me poussait à m’échapper de ma chambre universitaire. La nuit m’appelait. Poussé par cet instinct, je me décidai d’aller marcher sans savoir ma destination. Simplement marcher et observer la vie nocturne de Nanjing. Je voulais la connaître dans son intimité, être un spectateur de sa nudité. Si je veux mieux connaître son endroit, il faut que je saisisse, ressente son envers. Comme dans toutes les villes du monde, elle paraissait endormie, fatiguée de son brouhaha journalier. Mais cette apparence de tranquillité n’était que trompeuse. Elle ne s’arrêtait pas. La nuit venue, la ruche continuait autant à besogner. Entre ruelles et boulevards, j’y découvris des fourmis où même la nuit ne suffit à les arrêter.
Sur les chantiers, le repos nocturne se révèle être une aberration. Tandis qu’une équipe prend son quart et part se coucher dans un des coins du chantier, à même le sol et ayant pour toute protection, une bâche, l’équipe d’ouvriers suivante est déjà au travail. Se moquant du bruit, les pelleteuses arrachent la terre de plus belle, les camions bennes, tous phares allumés, ne cessent leur va-et-vient. Dans quelques heures, avant même que le jour n’éveille la ville, ils reprendront la relève. Et ce, sept jours sur sept. Il est deux heure du matin. Au fil de mes pas, perdu dans mes pensées, je croise ces recycleurs qui fouillent les poubelles, récupérant bouteille de plastique, verre ou carton.
Près de l’hôpital, les taxis attendent un éventuel client, une éventuelle urgence. Ceux encore éveillés se sont regroupés pour tirer une bouffarde sur leur cigarette, les autres sont plongés dans un sommeil profond, calés au fond de leur siège incliné. La nuit sera longue. Sur les boulevards, seuls quelques taxis et camions circulent. Quittant les boulevards, je m’enfonce dans la pénombre des ruelles. Au bas de petits immeubles qui accueillent les classes les plus modestes, dans les cabanes construites de tôle, de bois, de briques mal agencées on continue à travailler. Un marchand de baozi est à l’ouvrage. Je m’arrête et m’assoies. Il a l’allure d’un boulanger avec son tablier blanc et ses mains blanchis par la farine. D’un geste sûr et rapide, il pétrit sa pâte qui ravira ses clients de la mâtinée. A quelques mètres de là, un débit de boisson est encore ouvert. Il est 3 heures du matin. J’achète deux bouteilles de bière et offre une au marchand de baozi. Surpris, il ne refuse pas mon offre. On trinque. Je ne saisis pas ce qu’il me dit mais je devine. Il semble séduit par ma curiosité et me fait répéter ce qu’il me décrit. Il vient s’assoire avec moi, je lui offre une cigarette. L’un à côté de l’autre, notre silence semble complice. Je lui laisse ce moment de répit. A moitié de bouteille, je reprends ma route, m’enfonçant dans la ruelle. Je passe devant un petit restaurant musulman. Toute lumière allumée et porte ouverte, le feu entretenu, il attend le retour des fêtards qui s’arrêteront pour prendre leur petit-déjeuner. Un mélange de riz et d’œuf, poêlé.
Je file, et je distingue un peu plus en amont de la ruelle, une fine lumière rosée. Je devine ce que ce sait. C’est leur heure. Elle est avachie dans son fauteuil qui sert de prétexte à son pseudo-métier de coiffeuse. Elle lutte contre le sommeil. Comme si elle avait senti ma présence, elle se lève et se colle à la vitrine. Elle m’invite à passer le seuil de sa porte. Je refuse. Je lui tend une cigarette et l’amène le temps d’un instant à sortir de sa condition de coiffeuse prostituée. Elle insiste. Elle descend même le prix : 50 kuai au lieu des 100 habituels. Je souris pour la remercier de son offre, mais c’est toujours non. La cigarette terminée, je l’embrasse puis je lui glisse un clin d’œil. Elle ne sut plus quoi dire et je ressentais dans mon dos son regard.
De nouveau sur les boulevards, derrière les rideaux en fer entrebâillés des petites boutiques, on continue à vaquer à ses occupations. On y dort, on y mange. On y vit tout simplement. Ces gens-là, comme dirait Brel travaillent sans cesse. Ils n’ont certes pas le sou. Mais chaque sou gagné vient enrichir la cagnotte qui servira à acheter un appartement dans ses petits immeubles où les classes moyennes se réfugient. Il paiera l’école, voire une voiture. Même l’hôpital qui reste hors de portée à la majorité des habitants, trop pauvres pour se payer des soins. On y travaille sans cesse pour un avenir meilleur.
Il est 5 heure, la fatigue me gagne, enfin rassasié de mes découvertes. Je rentre et je croise les personnes âgées, de leur pas lent mais assuré, se dirigeant vers les parcs pour pratiquer leur art martial, le tai shi (le bien être).
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