Une décision pas forcément comprise
Je me souviens de ce jour où j'ai déclaré à ma mère que je voulais tenter l'expérience en Chine. Elle a d'abord cru que c'était une boutade. Je suis familier du genre. Je l'annonce à mes amis. Même réaction : il ne me croyait pas. Sauf mon pote Olive qui a deviné mon envie de changement, de voyage et d'autres expériences. Le temps passe, je recueille des informations. Mais une question majeure devait être résolue : comment débarquer dans un pays totalitaire comme journaliste sans se faire refouler. Comment obtenir ce sésame de visa qui vous ouvre les portes. Après quelques jours à surfer sur le net, je trouve un site, Educhine, qui propose des programmes d'apprentissage de la langue de court au long séjour. Il aurait été plus confortable de s'inscrire dans des cours de langues en France et de continuer ma vie ici. Néanmoins, cette solution ne me convenait pas. Je me connais très bien et j'ai pris acte de mon expérience scolaire en Anglais. Depuis le collège je fais un blocage psychologique sur cette langue. Il faut que je sois au pied du mur pour que je m'active. Rien que de plus excitant que de travailler dans l'urgence, un peu comme un lièvre courant derrière son appât. J'ai toujours travaillé comme cela et le fait d'exercer la profession de journaliste n'a fait que renforcer cette habitude. Rien ne vaut donc l'apprentissage sur le terrain. Confronté au réalité, je ne pourrais pas me réfugier derrière mes paresses.
Et me voilà à faire les premières démarches. Je serais étudiant à l'université hohai à Nanjing. 20 heures par semaine de cours de langues et d'écriture. Je n'aurais pas le statut de journaliste. Soit. En clair, je ne bénéficerai d'aucune autorisation pour poser des questions aux autorités. Out les institutions. Pour mes proches, cette boutade est donc devenue une réalité. "Comment tu pars en Chine !", s'étonne une de mes amies. Le sourire jusqu'aux oreilles, je me doutais de ce qu'elle allait me dire : "je présens que cela va être folklo". Elle ne cesse de me reprocher que partout où je passe je fous le bordel. "C'est plus fort que toi. Faut tout le temps que tu l'ouvres". Bah oui. Je dis tout haut ce que je pense. Il faut reconnaître que parfois c'est malvenue. " Ahah. à mon avis, cela va te démanger de mettre le doigt où il faut pas. Retour illico. hop dans l'avion". Je lui répondis un peu vexé : "je ferais attention. Je sais que je vais dans une didacture". "On verra", conclut-elle. " On parie que tu seras expulsé". Je n'ai pas tenu le pari.
Du côté de ma famille, les réactions sont hétéroclytes. De ma mère, "ils me font peur" à un de mes oncles "ce sera une super bonne expérience". Normal pour lui, cela fait 20 ans qui parcourt la planète pour GDF. Mon père toujours aussi pragamatique : "tu vas faire quoi". Eh ben, du journalisme. Je ne sais pas faire autre chose. "Mouais", me rétorqua-t-il. Il est un peu comme Saint-Thomas, il ne croit que ce qu'il voit.
La semaine prochaine, je fête mon départ. Et déjà une ribambelle de potes ont réservé leurs vacances pour venir me voir. Reste que ma décision les amuse toujours autant. Cependant certains comprennent : cela fait des années que les bassine avec mes rêves de grand reportage, notamment le reportage de guerre. Mon séjour en Chine sera l'expérience qui devra définir si mon rêve est réalisable. Car derrière cette aventure, une question me taraude : que veux-tu faire de ta vie ? Trouver un boulot pépère (qui jusqu'ici je n'ai pas encore eu), avoir un appartement et une nénette. Bref faire sa petite vie. Ou bien vivre une aventure permanente faite de découverte et de rencontres. J'ai choisi la deuxième solution. C'est décidé. Mais elle aura une contrepartie : la situation financière qui apporte le confort sera des plus aléatoires. Et c'est bien le grand regret de ma mère, qui a tout sacrifié pour que notre situation soit meilleure que la leur. Il faut quand même que je leur rende hommage : ils se sont serrés la ceinture pour que mon frère et moi fassions des études supérieures. Si ce dernier a plutôt réussi son insertion professionnelle : ingénieur chercheur dans un labo américain à Minnéapolis, pour moi c'est une tout autre histoire. Car à la différence de beaucoup qui sont aveuglés par l'image attractif du journalisme, ils savent à quel point il est difficile d'en vivre, à quel point la galère est au moindre tournant, à quel point il faut faire des sacrifices. Et pourtant, je me suis pas trop mal débrouillé. En cinq ans d'activité, je ne suis jamais resté au chômage plus de quatre mois. J'ai toujours réussi à trouver des contrats, certes précaires, ou des piges assez rentables.